La sécurité en question

Lors de son entretien télévisé du 14 juillet, Jacques Chirac s'est emparé du thème de la sécurité, qu'il a présenté comme une préoccupation majeure des Français. En évoquant l'accroissement de la délinquance, le Président sortant peut -être tenté de fournir à l'opinion un dérivatif commode pour éluder les "affaires", tout en provoquant un rassemblement de ses électeurs traditionnels autour des valeurs d'ordre et d'autorité, dans la perspective des élections présidentielle et législatives de 2002. De ce fait, on pourrait n'y voir qu'une réthorique artificielle au service d'une manoeuvre tactique. Interpellé sur la volonté et l'autorité du gouvernement en ce domaine, Lionel Jospin n'a cependant pas écarté le sujet, dont la publication, début août, des dernières statistiques de la délinquance au cours des six derniers mois a d'ailleurs confirmé l'actualité. Quelles que soient les arrière-pensées en présence, le thème de la sécurité doit -être pris au sérieux, dans la mesure où il porte effectivement sur le fond.

La sécurité, thème de prédilection de la droite, est aujourd'hui - culture de gouvernement aidant - une préoccupation assumée par la gauche. La sécurité, qui serait contre"? Ce rapprochement ne signifie pas pour autant consensus, et des nuances demeurent, qui tiennent en particulier à une sensibilité plus marquée pour, respectivement, la répression ou la prévention. Mais pour que la répression ne s'exerce pas au mépris de la justice dont elle se réclame, elle doit s'accompagner d'une politique de prévention. C'est là ce qui confère au thème de la sécurité toute sa pertinence dans la campagne qui s'engage. L'accroissement de la délinquance, ses causes et les façons d'y remédier": voilà qui constitue un bon angle pour appréhender les conditions du vivre-ensemble en France, et l'occasion privilégiée d'en proposer une vision un peu plus prometteuse pour demain.

Le débat apparaît d'autant plus nécessaire qu'à en juger d'après le bilan de la gauche comme de la droite, il ne semble pas joué d'avance. Il ne serait pas loin, précisément, de confronter les protagonistes à l'une des impasses de l'action politique des dix dernières années. En effet, sans prétendre réduire à ce seul aspect le problème de la délinquance, c'est notamment la question des banlieues qu'il pose avec évidence. Or, du côté des deux principaux candidats à la présidentielle - politique de la ville pour Jospin, lutte contre la ´"fracture sociale" pour Chirac - on a enregistré, depuis respectivement 1997 et 1995, assez peu de résultats sur ce terrain. L'enjeu du débat, ce serait, non pas tant de le leur reprocher que de mettre publiquement en évidence l'ampleur du problème et les propositions en présence qui permettraient d'y remédier. Ce que l'on constaterait alors, ce seraient tout bonnement les méfaits de la société de marché, qui, telle une fatalité, s'installe sous nos yeux alors qu'officiellement à peu près personne n'en veut. Il y a vingt ans, on pouvait s'inquiéter de constater, avec Daniel Bell (1) l'étendue des ´"contradictions culturelles du capitalisme", écartelé entre les valeurs divergentes, voire opposées, régissant respectivement les sphères de la production (efficacité, rationalité, profit), de la politique (égalité, consentement) et de la culture (libre expression et épanouissement de soi). Tout se passe comme si les évolutions intervenues depuis consacraient aujourd'hui le progressif alignement de ces trois domaines sur le modèle du marché": qui ne connaît pour tout projet collectif que le bien--être privé procuré par le libre jeu de la concurrence, au prix de l'exclusion des moins compétitifs.

On conçoit dès lors l'inquiétude des nantis, confortablement installés parmi leurs biens chèrement acquis. Ils ne sont pas sans évoquer cette foule d'individus semblables et égaux, infantilisés et repus, déchargés du souci du bien commun, que surplombe un Etat tutélaire veillant à leur sécurité, jadis imaginée par Tocqueville. Une vision qu'il faut toutefois élargir sur ses marges, pour y remarquer les exclus. La rancoeur des exclus se traduit d'autant plus naturellement en délinquance, qu'en pratiquant la loi de la jungle ils peuvent se prévaloir aujourd'hui de la loi du plus fort dont se réclame le libéralisme économique qui les exclut. Vue sous cet angle, la délinquance contemporaine présente une difficulté supplémentaire puisqu'elle apparaît à la fois comme une réaction et un mimétisme.

Il faut donc souhaiter que ce débat ait lieu : pour sa fonction de révélateur de questions plus générales, mais aussi pour lui-m-ême. Un débat par trop escamoté sur ce sujet, et ce serait la brèche dans laquelle la solution technique - télésurveillance généralisée de type britannique, ou autres - risquerait de s'engouffrer pour venir se substituer à la délibération sur les conditions du vivre-ensemble.

 

Pierre-Olivier Monteil

(1) D. Bell, Les contradictions culturelles du capitalisme, PUF, 1979