La foi ne déplace pas les montagnes, c'est la place des montagnes qui change. Une fiction est plus réelle que la Vérité

Robert Philippoussis

Propos

Il est possible de comprendre la plupart des théologies comme des théories du Réel. Ensuite de remarquer que les principales théologies chrétiennes organisent leur discours autour de négations, en particulier du Réel au profit de la vérité (que celle-ci se dépose dans l'ordre ecclésiastique ou plus récemment dans le sujet croyant). Le principal phénomène des traditions judéo-chrétiennes est d'ordre narratif. Comment une narration se constitue-t-elle en fiction ? Et en quoi la fiction peut-elle permettre de retrouver la sensation de Réel égarée dans des théories qu'on peut trouver aujourd'hui dépassées dans leur épistémologie, voire pour certaines dangereuses dans leur apologie de la négation ? Avertissement : le parti pris dans cet article, qui pourrait choquer la piété de certains lecteurs, est un parti pris de mise à distance. Il y a toujours eu deux façons pour mieux voir : avancer, ou reculer. Avancer, pour chercher l'Être, en niant l'Autre. Reculer pour voir du même dans l'autre. C'est le deuxième positionnement qui est adopté.

I- Qu'est-ce que la théologie ?

A. Étude de Dieu ?

Une prérogative qui peut sembler outrée mais qui ne se différencie pas de n'importe quelle science (par exemple la physique) qui fait procéder la théorie de l'apparition de phénomènes (les phénomènes en théologie sont divers. Citons par exemple l'existence de textes, des phénomènes inexpliqués par la science, le sentiment religieux, l'idée de Dieu etc.). Les théories scientifiques prétendaient naguère correspondre à la réalité. Alors que la physique quantique existait déjà depuis longtemps, des personnes nées dans les années 1960 ont cru à la représentation de l'atome comme une planète avec des satellites. Et pour nos ancêtres, les humeurs étaient malignes et la voûte céleste en était une, et pour les modernes que nous ne sommes plus, le vide sidéral en était un (les exemples foisonnent). Depuis que les phénomènes microscopiques ne sont plus reproductibles, qu'ils apparaissent comme des événements singuliers, depuis que le déterminisme causal est dénué de sens physique et que les propriétés des corps ne peuvent plus être déliés des conditions de l'observation, le sous-bassement philosophique qu'on appelle "réalisme" est déclinant en physique, mais toujours vivace en théologie.

La proposition de ce premier point est la suivante : les théologies s'imposent ou se proposent comme des discours sur Dieu. Mais en fait, elles théorisent le Réel.

Les théologies inventent des cosmogonies à partir de théories de Dieu prétendant expliquer ou justifier quantité de phénomènes. Jadis la création du monde, aujourd'hui par exemple l'existence de la personne. Ces théories déduisent en général des pratiques associées, des Morales, pouvant être appelées par extension des expérimentations permanentes de la théorie de base. On le sait bien, l'évolution de la pratique conduit toujours à reélaborer de nouvelles théories permettant de présenter des nouvelles "expérimentations" qui "correspondent" mieux .

" Dieu ", otage des théologie.

Toutes les théologies sont discursives, et ce discours précède forcément l'objet étudié (Dieu, en l'occurrence). Dieu ne peut pas être l'objet étudié par les théologies. Ce nom creux permet de justifier un ensemble de propositions qui ont la charge d'amasser un maximum de phénomènes avec une certaine cohérence. Si bien que le Dieu de n'importe laquelle de ces théories semble vraiment pieds et poings liés: il ne peut pas faire autre chose que ce que la théorie lui dit de faire. Au moyen âge, la divinité Christ faisait peur, mais le pouvoir de l'Église aussi. En théorie (comme on dit avec en transmettant l'idée que ce dont on parle n'est pas réel), il ne pouvait pas faire autrement que d'adopter cette attitude là

Excursus 1

Loin de moi l'idée habituelle de la réduction sociologique d'un discours, car en élargissant la focale, on peut admettre que ce pouvoir de l'Église était non seulement un phénomène déterminant, mais aussi déterminé par la nécessité d'une réponse de "main-tenance" dans un monde où toutes les régions de l'imaginaire n'avaient pas encore été cartographiées, c'est-à-dire un monde d'avant l'utopie scientiste

Les théologies chrétiennes actuellement vivaces dans le monde (comme les théologies évangéliques) ne croient encore pas qu'elles sont des propositions de lecture du Réel. Elles prétendent, comme toujours, dire la vérité. Cette prétention n'est pas que celle de la théologie, beaucoup de sciences humaines lui ont emboîté le pas, comme une certaine forme de sociologie philosophique. Une place d'honneur est à faire pour la psychanalyse, réputée infalsifiable (comme toute théorie à prétention de vérité). Les sciences anciennement dures s'amollissent (ne prétendent plus dire la vérité, à cause de la découverte d'un Réel indéterminable) contrairement aux sciences anciennement molles. Aujourd'hui, les divinités liées à d'autres types de théologies de modèle occidental ne semblent apparemment plus liées à un destin quelconque. La divinité des chrétiens des églises dites de multitude n'est plus obligée de surveiller le monde et de préparer des plans d'extermination des réprouvés et d'apothéose des " sauvés ", et même de se consacrer exclusivement aux " humains ". Elle semble faire ce qu'elle veut, dans les limites qu'elle se donne. "Son" croyant (à cette divinité), difficile de s'en étonner, s'y reconnaît pleinement. Comme depuis la nuit des temps, le "croyant" ne peut qu'épouser son Dieu, voire s'identifier à lui. Pourtant même ce Dieu là est enchaîné : il n'est en fait pas libre de redevenir dangereux et tout puissant, ni de ne pas être la consécration du sujet pensant. Il est hors de question qu'il change d'avis. De n'importe quelle manière qu'on en parle, "Dieu" est d'abord un a priori justifiant une compréhension du Réel comme État. On remarque évidemment que, en théologie comme ailleurs, la théorie ne fait pas que procéder de la " constatation " des phénomènes, elle les précèdent. On pourrait dire en prenant le risque bien connu de la pensée facilitante que la théorie les " invente ". Ainsi l'idéologie constructiviste, qui divinise la Communication et qui conviendrait bien de la possibilité qu'aurait la foi de déplacer les montagnes , a ouvert les portes d'une crise de la théologie, laissant ses champs habituels en pâture à la philosophie, la narratologie, l'ethologie etc. Les théologies non fondamentalistes se caractérisent aujourd'hui par des théories qui posent Dieu et l'homme comme sujet, la liberté comme principe, qui remplace la Morale par l'éthique, qui suppriment l'existence des valeurs, qui exaltent le croire aux dépens de la conviction intellectuelle et qui ont le paradoxe comme structure ultime et principal moyen de communication. Si bien que dans le "je crois en Dieu", il y a la possibilité d'admettre que les autres n'y croient pas, c'est-à-dire qu'aux confins de l'exaltation du croire, il y a non seulement la possibilité pour le sujet de créer Dieu, mais de plus que ce Dieu là puisse ne pas exister dans d'autres subjectivités. Basiquement, on peut affirmer que dans l'expression "je crois en Dieu", le "je" précède Dieu. Le sujet et Dieu sont une même chose. C'est ce qui s'appelle une boucle , en fait un simple "jeu" de langage, une vérité qui s'annule elle-même. Les théologies apparaissent comme des théories comme les autres. Cependant contrairement aux autres, elles ont encore presque toute la confiance nécessaire pour tenter même sans le savoir (car elles parlent de "vérité" ) de décrire la réalité en se référant au Réel.

Excursus 2

Qu'est-ce-que le christianisme ?

Apparemment une nouvelle théorie de Dieu à partir du phénomène Jésus, mais dans son courant plutôt occidental, il est plus raisonnable (donc falsifiable) de penser qu'il s'agisse de l'application d'une théorie négative de l'homme occasionnée par une stimulation (l'existence d'un phénomène Jésus) mais s'exerçant à magnifier certains aspects de ce phénomène, par exemple la faute , la croix, et la mort, plutôt que par exemple l'enseignement, presque illisible dans les évangiles, surtout celui de Marc, et de toutes façons cerné par les conflits théologiques ou ecclésiastiques postérieurs chez les trois autres. Certains y ont vu la manifestation d'un véritable nihilisme qui selon moi est loin de correspondre avec ce que l'on peut savoir ou recouper concernant la compréhension de l'homme par Jésus de Nazareth, des rites orientaux qui exaltent plus la vie et la lumière que la mort et l'obscurité, et de la lecture juive du monde. Dans celle-ci, "Dieu" avant d'être vérité, est réalité. Mais cela peut être une clé pour comprendre la fascination de la mort, du vide et de la souffrance d'une grande partie de chrétiens sur cette planète, sinon dans leur foi implicite et leurs pratiques réelles du moins dans leurs doctrines, dans leurs chansons et certains de leurs rites. Cela nous permet aussi de comprendre mieux la fameuse désertion des Églises, en partant de l'hypothèse toute simple que quand un discours ne dit rien aux gens, c'est qu'il dit " Rien ". Les chrétiens n'ont pas inventé la notion de mort de Dieu, mais ils l'ont radicalisée en proposant le principe paradoxal de la "mort qui sauve". Il faut anéantir le " vieil homme " par repentance (une mauvaise traduction du mot grec " meta-noia " changement de mode d'intelligence, a fait l'affaire). Ce principe radicalement impraticable a dû être aussitôt compensé par les rites de maintenance liturgiques d'éternel retour, par la création d'institutions fortes, par des pratiques communautaristes, par celles des charismes (plus le Réel est maintenu dans les églises, plus elles sont vivantes, c'est une évidence tonitruante). L'évangile de Marc dit-on, finit par le vide, le mutisme et la peur (Chapitre 16 v.8). Beaucoup trouvent cela fabuleux. Personnellement, je suis heureux des apparitions postérieures ajoutées par un autre auteur que celui de l'Évangile de Marc. La fiction de l'Ascension, tellement décriée comme insipide, est une belle revanche du Réel sur le Néant. C'est une clé essentielle pour un débat entre les juifs et les chrétiens.

Un des problèmes cruciaux qui réside dans cette conception de la théologie, et visible dans l'expression même " Étude de Dieu ", c'est le basculement furtif du " de " en génitif, ce qui implique la transformation de l'Étude de Dieu en Parole divine. Tentation d'omniscience ? La plupart des théologies " évangéliques " mais aussi certaines hypothèses négatives libérales protestantes (qui affirment par exemple " Dieu n'est pas tout puissant ") sont des volontés de trouver des clés théoriques correspondant aux phénomènes, ou tentant de répondre à l'épuisement des précédentes théories à correspondre à la réalité. Cette prétention à l'exhaustivité (dans le sens du balayage du plus grand champ possible) plutôt qu'à l'omniscience (terme moralement trop connoté) n'est peut être qu'un moyen de lutte contre l'angoisse inhérente à l'homme. Celui-ci regarde la foudre à partir de sa caverne, avant de " comprendre " qu'il ne s'agit que d'une simple manifestation divine. Nous, de la même façon, nous disons qu'il ne s'agit que d'une simple manifestation météorologique. Les deux transforment l'angoisse en simple peur. La " crainte " de Dieu, ce phénomène textuel repéré dans les textes bibliques, au lieu d'être toujours retraduit comme s'il était repoussant, pourrait être interprété comme illustrant ce passage de l'angoisse à la peur. Aujourd'hui, la foudre fait plus peur que Dieu, et quand on y pense, c'est très étonnant. Mais il y a une autre façon d'envisager la théologie dans le cadre du thème de ce numéro de cette revue justement nommée " Autres Temps ".

B. Paroles sur Dieu ?

La théologie serait aussi l'étude des paroles sur Dieu. Et par conséquent, étude de ces paroles aux moyens d'autres sciences, telles que par exemple, la narratologie ou la philosophie , aux méthodes certes évolutives, mais toujours repérables. Les textes bibliques sont en grande partie des textes narratifs, et il est étonnant que le réalisme théologique évoqué dans le paragraphe précédent ne se soit pas plus tôt appliqué à comprendre le principal phénomène situé dans son champ de recherche, le phénomène narratif, et partant, se soit bien posé le problème de la fiction et du réel, plutôt que débattre sempiternellement, (en poussant les paradoxes jusqu'à l'ennui ) sur l'Être (ce néant à peine masqué) et le Néant (nommé donc existant). On dirait que l'homme cherchant la Vérité, tente de fuir le Réel.

II- LA FICTION

A.Fiction et mensonge

L'usage commun de ce mot le rend synonyme de " mensonge " ou de supercherie. Appliquer le mot fiction aux textes bibliques narratifs n'a pas encore cessé de troubler. Pourtant, étymologiquement, si ce mot vient de " feindre ", ce mot lui-même vient d' " inventer, façonner ". Si inventer, c'est mentir, si façonner c'est commettre une supercherie, alors le façonnage de l'humain par la divinité à partir de l'argile dans la Genèse est un mensonge. Même le plus athée des amoureux de la littérature en général ne pourrait pas en convenir. Ce jugement paraît à juste titre, hors sujet.

" Mensonge ! L'humain est un primate issu de l'incapacité génétique d'un jeune chimpanzé à devenir adulte, ce qui lui a permis de garder toute sa vie sa capacité de jeu, d'intelligence, ce qui l'a rendu incapable de se balader dans les arbres (ce qui lui a permis de faire des choses au sol) et dans la société de ses nouveaux congénères, avec qui il passe son temps à se battre " (l'humanité serait une cour de récréation).

Qui dirait cela aujourd'hui, autour d'une péroraison sur le mensonge ? Sûrement pas Stephen Jay Gould l'inventeur de cette très séduisante théorie, proposant que l'humain est un enfant poussé en graine mais resté enfant. Le mot mensonge n'a plus aucun sens dans ce cas. D'un côté, il y a une fiction, de l'autre une théorie scientifique. Les textes bibliques sont du côté de la fiction, et pas de la théorie. C'est exactement cela que les théoriciens de la théologie, et leurs doubles (leurs " Judas ") : les critiques rationalistes, n'ont pas compris avant les années 70 du siècle dernier, et les travaux de Barthes, Kristeva, Ricoeur. Ces recherches ont eu hélas peu de répercussions dans les Églises occidentales qui répugnent toujours à considérer leurs textes sacrés comme des narrations, donc comme des histoires, avant même de parler de fictions. Elles sont incapables de "voir" la méta-narration qui les constitue elles-mêmes en tant qu'Églises. "

(il n'est plus permis) de construire des théologies de l'Ancien ou du Nouveau Testament qui tiendraient la catégorie narrative pour un procédé rhétorique étranger au contenu qu'il véhicule " Paul Ricoeur, Du texte à l'action.

Ce qui semble être une évidence pour les experts depuis très longtemps est hélas encore tabou dans la plupart des doctrines officielles des églises instituées. La logique narrative diffère de la logique conceptuelle. Mais, il n'est pas nécessaire de toujours imaginer une hétérogénéité radicale. La narration pourrait englober la théorie comme une des ses mutations. Bien que cette idée soit controversée, on peut le penser de façon fructueuse. Il me semble cependant ici plus aisé de proposer que les deux logiques n'ont pas la même prétention. Selon moi, la théorie a la prétention d'exposer le réel, la narration/fiction d'en rendre la sensation (et je ne dis pas en créer l'illusion, tout est là). Les théories officielles sur Dieu sont "périmées" dans la mesure où elles ne "présentent" pas la réalité. Mais, par un autre chemin de pensée, on découvre qu'il existe des théories d'astrophysique assez esthétiques pour qu'on se demande si une théorie d'une incroyable complexité n'arrive pas à donner la même "sensation de Réel" qu'une fiction peut le faire, avec apparemment (mais là, il s'agit bien d'une illusion) beaucoup moins de moyens . Le texte de Genèse n'est évidemment pas un mensonge, ni une supercherie, mais une fiction, au sens propre. En exagérant un peu, je dirais que ce texte est un prototype de la fiction, par son antiquité d'une part, mais aussi par l'utilisation en abyme du façonnage fictionnel et du façonnage du potier. Ce Dieu-là est le Dieu de tous les artistes, démiurges, pygmalions...

B. Narration et fiction

La distinction qu'on pourrait faire entre ces deux termes n'est pas dans leur structure d'état, mais dans la description d'un rapport hiérarchique. Une fiction est plus qu'une narration. On peut tenter de le montrer avec une histoire. Si on vous prouve un jour que l'Homme n'a pas en fait marché sur la Lune, vous serez bien obligé de considérer rétrospectivement que tout ce qui vous a été raconté était une fiction, mais aussi une narration très bien construite, alors que pour vous cette narration n'était auparavant qu'un commentaire de l'événement (attention, je ne veux pas dire commentaire du journaliste sur des images qui seraient l'événement, je parle du commentaire global (textes, images, sons) de l'événement "on a marché sur la lune"). Comment interpréter ce phénomène ? Il nous permet de remarquer que le phénomène narratif apparaît dès lors qu'on cesse de croire à la réelle advenue de l'événement. On en conclut que ce qui auparavant ne s'appelait que commentaire, était déjà une narration, puisqu'il s'agit exactement du même discours. La fiction, forcément narrative, prend la place de l'événement, mais mystérieusement, cette " énergie événementielle " reste quelques temps, après la mise en place de cet élément de " vérité simple " : il ne s'est rien passé. La plupart des sectes naissent sur cet effet de persistance de la sensation de réel portée par une histoire même invalidée ("ces phénomènes lumineux dans le ciel n'ont jamais été des ballons sondes, avions furtifs ou que sais-je, c'étaient bien des extraterrestres et on vous a menti délibérément"). D'ailleurs, une certaine santé mentale passe par l'examen de tout ce que nous recevons spontanément en tant que commentaire d'un événement (dans une option réaliste primaire), comme une narration de l'événement. En observant comment cet événement est raconté, on pourra au moins percevoir comment nous sommes informés. Sans ce travail-là, l'événement sera confondu par nous la façon de le raconter. C'est peut être ainsi que circulent mimétiquement les histoires et les rumeurs, dans l'indistinction que nous faisons entre un événement et sa façon de le raconter. Si nous nous mettons à distinguer, il est probable que s'enchaînera un doute sur la compréhensibilité de l'événement en question.

Excursus 3

On peut constater que " l'Homme n'a jamais marché sur la Lune " est une rumeur qui circule depuis 1969. Inventer et propager cette rumeur, n'est-ce pas affirmer une réelle préférence pour la fiction ? Ce serait tellement plus beau que cette histoire nous ait été racontée, plutôt qu'elle soit réellement arrivée, surtout concernant la Lune, la face cachée de notre imaginaire. Je propose que le fait que l'homme a marché sur la Lune a engendré une immense déception, compensée heureusement par toutes les techniques de communications américaines, qui font entre autres qu'aujourd'hui on ne connaît même pas l'objectif réel de ce voyage.

Ce qui précède nous permet de proposer l'hypothèse un peu complexe : Si une fiction se révèle, et se révèle comme une narration quand il s'avère qu'un événement n'est pas advenu, ce qui permet rétrospectivement de considérer toute relation d'un événement advenu comme une narration, une narration ne peut être considérée comme une fiction que dans la mesure où elle "prend la valeur" d'un événement. Il nous faut donc maintenant voir de façon modeste (par rapport à tous les travaux qui ont été faits sur ce thème ), ce que l'on peut entendre par " événement ".

C. Fiction et événement

Ricoeur définit le récit comme une "synthèse de l'hétérogène". Ma pratique du récit fictionnel biblique m'invite à considérer l'Evénement comme cette synthèse, le récit se constituant comme son déploiement actif. Actif, c'est-à-dire que cette dimension de l'Evénement est toujours "présente" dans le récit. Le mot "événement" vient du latin Eventus "qui advient". Ce qui a donné éventualité, mot d'état, qui désigne "quelque chose qui pourrait arriver". Cette improbabilité est au sens strict : l'événement est indéterminable. Non seulement, on ne peut construire l'expérience qui le reproduira avec ses propriétés attendues , mais on ne peut le "prouver", (la preuve comme une autre forme de la détermination, prétendument postérieure à l'Evénement). Si bien que pour bien comprendre cette définition de l'Evénement, il faut saisir que l'expression " il ne s'est rien passé " n'est valide que dans une conception de la vérité qui fonctionne dans un registre binaire (Oui/Non), qui segmente les divers éléments de la réalité, qui supprime le mouvement de celle-ci, et qui réduit le temps à une ligne droite. Même si " l'Homme n'avait pas marché sur la lune " quelque chose serait passé. Mon hypothèse est que la dimension événementielle de cette histoire n'est pas strictement liée à ce fameux " pas ". C'est notre culture qui nous pousse à vivre la dimension événementielle (qui fait communier des masses incroyables d'humains) en ayant besoin de l'objectivité de ce " pas ". Pour nous, le Réel doit être gouverné par le " Vrai ". L'occidental, cette lumière du monde, est désormais dépassé par l'Evènement.

III- LECTURE

Plutôt que de pousser plus loin l'abstraction, nous resserrons maintenant notre démonstration à partir d'un texte de l'évangile de Luc, chapitre 7, versets 36 à 50 (où une pécheresse vient troubler une invitation de Jésus chez un Pharisien). On peut voir le premier croisement avec une présentation des temps.

a) Croisements de temps 1

Le lecteur est au croisement de plusieurs lignes temporelles, et de deux manières. Dans ce texte se croisent : le temps "éventuel" de l'anecdote en question, le temps de la transmission orale de cette anecdote, c'est-à-dire de la transformation en récit (quand par exemple la figure de la pécheresse a pu se mêler à la figure de Marie Madeleine), le temps d'une possible première collection incluant ce récit, le temps de l'écriture d'un évangile incluant ce récit à partir de théories sur la crucifixion et la résurrection, le temps de la réception ecclésiastique de cet évangile, de la mise en conformité liturgique et du recadrage par rapport aux débats de ce temps du 1er siècle, et bien sûr, le temps de deux mille ans d'interprétations de ce texte, épaisseur que l'on dit insurmontable par une croyance stricte à la "vérité des faits". Cette épaisseur a-t-elle véritablement une importance ? En la matière : " texte sacré " dont la lecture ne peut être que rituel la question : " qu'est-ce qui s'est véritablement passé ? " est au pire sans signification, au mieux d'une piètre importance. Mais il ne faut pas oublier le temps de la lecture et de l' " actualité " qui l'entoure (au sens classique, tout ce qui fait que le texte est pénétrable de questions contemporaines), le temps biographique du lecteur où il puisera ses connaissances, prolongera les affects plus ou moins enfouis qui lui fourniront un cadre pour envisager le texte. Mais dans l'acte de lecture, tous ces temps croisés offrent la grâce d'être un, comme par magie. Premier étonnement.

b) Croisements de temps 2

L'autre présentation est théologique. Sur ce récit, comme sur bien d'autres plane l'ombre de la croix. Dans ce récit par exemple, la pécheresse " embaume " littéralement Jésus, mais aussi, le " baptise " de ses larmes, comprenant ainsi le baptême dans la mort. Ainsi, tous les récits découlent de cette ombre "aveuglante", à tel point que nombre de récits des évangiles sont des véritables catéchismes récapitulatifs et narratifs. Tous les récits découlent de l'endroit où ils prétendent aller. La succession chronologique est suspendue à un " pas encore " en fait déjà réalisé dans des textes qui à vision humaine, les précèdent. C'est le premier apport pédagogique de l'acte même de lire les fictions évangéliques. Le temps chronologique, à savoir le temps qui passe est une illusion face à l'Événement qui le transcende de toute éternité. Je garde le mot d' " Éventualité " pour désigner la logique de l'Événement.

c) La pensée de la simultanéité comme folie ou comme début de l'Éthique

Mais il faut aller plus loin. En questionnant davantage l'acte de lecture. Ce qui permettra de saisir que l'acte de lecture manifeste tout simplement l'acte de vivre et offre la sensation de Réel.

1- De l'artificialité des textes

Le lecteur des évangiles suit à un premier degré les aventures d'un personnage principal nommé Jésus, de sa naissance, pour deux des évangiles, à sa mort et sa résurrection, pour les quatre. Cette vie est comprise par les évangiles essentiellement comme un " ministère ", ce qui déjà permet de comprendre l'exclusion radicale de tout élément biographique qui n'entrerait pas dans cette conception (sauf, justement dans les récits d'apparition du ressucité. Cohérent, parce qu'ils sont des compensations du Néant précédant.

2- De l'absence d'un artifice à la logique de l'Événement

Cette digression n'avait pour seul objectif que de permettre d'envisager l'" artificialité " des évangiles (comme de toute littérature) et de préparer un autre étonnement. Récit par récit, nous suivons l'évolution de ce personnage. Et nous pouvons constater que la narration évangélique utilise peu le procédé narratif banal du " pendant ce temps " L'anecdote relatée semble épuiser tout ce qui se pourrait se passer autour, chaque anecdote devient Événement. Personne ne se demande ce qui se passe ailleurs et en même temps. Sauf encore une fois au moment de la constatation de la résurrection, où les disciples sont " là " à Jérusalem, alors qu'ils devraient être " ici ", c'est-à-dire en Galilée sur les traces de Jésus ressuscité. Il y a une inversion du " ici " et du " là " à partir de la résurrection, alors que la majorité des textes sont fascinants dans le choix exclusif du " ici ". Qu'est-ce à dire ? Que la vie renvoie à la simultanéité ? Si nous ne remarquons pas en général cette " absence " de simultanéité dans les évangiles, (dans les autres récits la mise en simultanéité est forcément artificielle ) c'est tout simplement que notre fonctionnement habituel ne nous pousse pas à le faire. Penser la simultanéité est déjà en soi, assez difficile. Comment arriver à penser que, pendant que vous êtes là, à lire ce texte, dans un appartement près de chez vous, un homme est en train de lire sa lettre de licenciement, qu'en enfant est en train de mourir d'un cancer ? Comment imaginer que pendant que vous devisiez dernièrement avec un ami dans un café, un adolescent s'injectait une dose d'héroïne dans les toilettes de ce café ? Quand la princesse Diana est morte, beaucoup ont écrit pour ne pas surestimer l'événement car dans le même instant, un nombre important de personnes jeunes mourraient du sida en Afrique. Mais on aurait pu dire aussi que pendant sa mort, un certain nombre d'enfants naissaient, faisant la joie de leur parents. Penser la simultanéité permet de juger le monde absurde. Mais ce jugement n'est que désignation de l'" impensable ". Le lecteur des évangiles est une métaphore de lui-même dans sa vie. N'importe qui navigue dans sa vie dans l'illusion de la succession d'anecdotes autour d'un personnage principal qui est lui-même. Sa propre vision englobe tout l'ici et maintenant du monde, condition nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie, qui peut apparaître comme une délocalisation du moi, et une confusion permanente des temps. Le fou est celui qui n'a pas les moyens de vivre le temps comme une succession d'anecdotes, sur lesquelles il ne peut pas se constituer comme une instance transcendantale, comme le lecteur des évangiles, ou comme Jésus dans la narration évangélique. Que cette défense contre l'insensé de la simultanéité soit un leurre utile, rien de plus probable. Elle provient de la nature individuée et réflexive de l'espèce humaine. Pourtant, les prémisses de l'éthique (ici éthologique) sont dans l'amorce de prise de conscience de la simultanéité qui permet de comprendre l'autre, qui vit dans un autre monde, une autre succession d'anecdotes dans lesquelles il " croit " être, en fait se pose comme, le personnage principal et l'auteur. Cette " biographie " en mémoire vive ressemble beaucoup aux évangiles, où nous trouvons très peu de simultanéité. Mais cette vie en péricopes est unifiée à partir de l'événement eschatologique qui lui donne sens. Pour les évangiles, il s'agit de la Passion, qui peut conduire à la dérive théologique de voir la mort comme l'Événement transcendantal. Dans une conception plus véterotestamentaire, la vie n'est pas soumise à la transcendance de la mort. Nous dirions que c'est l'Événement du Réel qui transcende la vie individuelle, dont l'Avènement se ressent par la vibration d'un " fil " qui est contenu dans le mot latin Nihil (le Rien) : " ne-hilum" : même pas ce fil ". Ce fil est en fait très important, il relie la fève à la cosse, des organes comme le foie à l'ensemble du corps. C'est dans ce presque rien que réside, bien en deçà de notre pensée conceptuelle, le lien que nous ne pouvons qu'avoir avec l'ensemble de la création en mouvement. Le nihiliste, pour être quelque chose, prétend nier jusqu'à ce presque rien fondamental.

IV- CONCLUSION

La logique de l'Événement à l'oeuvre dans le récit de fiction nous apprend trois choses importantes. Dans un récit, rien n'existe que ce qui est écrit, raconté ou suggéré. Sa prétention d'extension infinie est juste une illusion liée à l'invisibilité de ses limites. Le récit ressemble à notre autofiction permanente aux limites invisibles, cette condition nécessaire pour l'humain pour être main-tenu. Le récit fait exactement ce que nous faisons. Cette fonction, cachée mais présente du récit est la première sensation de Réel. Pour certains récits, il faut des médiateurs (conteurs, exégètes) qui actualisent un récit (considéré comme) muet. Ces passeurs, pourrait-on dire, font partie intégrante du récit. Pour les lecteurs ou auditeurs, ils représentent l'assurance que ce récit ne vient pas de nulle part. Celui qui raconte ou explique est un élément de la fiction des origines. Ces passeurs suggère mimétiquement au lecteur qu'il est l'auteur de sa propre autofiction, de sa propre parole. Ce qui le rassure. L'étude du fait fictionnel, par le dévoilement de son point aveugle entrouvre la question de la simultanéité, c'est à dire la question du Réel, qui ne peut plus être gérée par notre autofiction rassurante qui nous pose comme sujet transcendant, fixant tout l'univers par son imaginaire. Une des sensations de Réel liée à la simultanéité, c'est la sensation de correspondance énamourée avec l'existence d'un auteur, même mort, et son intention. Une émotion, rare, qui se situe bien au delà de l'émotion liée à ce qui est raconté, mais qui en est peut-être la source. Cette sensation, qui dépasse les frontières de l'espace, du temps, de la vie, est ce que j'appelle la pleine sensation de Réel liée à la fiction. Cette sensation, qu'on ne peut décrire, mais que beaucoup de personnes connaissent, et la même que celle liée à l'écoute de certaines musiques, ou à la lecture d'une certaine poésie taoïste, qui provoquent une incontrôlable émotion de présence. Une constatation que le Réel existe pleinement, et que moi et les autres en faisons partie. En somme, un événement qui dilue momentanément la perception permanente mais toujours contrôlée du reste autour de notre autofiction, et qui nous inclue, (c'est le moment du sublime), à ce soi-disant reste. La simple présence, en somme. A moins que notre autofiction soit blindée, et que notre personnage principal vive dans un pur solipsisme. On en arrive donc à se poser la question de la transcendance du Réel, qui en raison de son "aveuglante proximité" n'est pas com-préhensible puisqu'il nous constitue. Comment bouge cette "actualité" que nous sentons, qui nous constitue et que nous actons partiellement, mais qui résiste à toute théorie? Comment se placer dans son temps d'ordre anarchique (puisque le pouvoir prend assise sur l'illusion du temps qui passe), dans ce temps de pur Événement qui se produit, éternellement sans jamais se reproduire ? Sans se dissoudre ? Comment cette Présence nous comprend-elle ? Comment utiliser notre conscience pour en devenir pleinement les acteurs ?

R. P. NOTES