Robert Philippoussis

Dans la nuit des temps, lors d'un de mes premiers cours de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de Paris, un lugubre soir d'automne, le professeur écrit sur son tableau noir : " crucifiction ". 20 ans plus tard, un dossier dans Autres Temps.

Le Loft

C'est forcément une émergence de l' " actualité " qui nous a fait penser au thème de ce dossier, un an avant le " Loft ". Une actualité qui se caractérise par une recherche effrénée de la sensation de Réel, par l'intermédiaire, entre autres, d'émissions comme " Loft Story ". Cette émission a permis à chacun de concevoir l'idée de la télé poubelle, et puis d'aller plus loin, en percevant que ce qu'on jette dans notre poubelle est intéressant. Notre société, notre morale, notre pratique, a d'autres lieux poubelles (prisons, hôpitaux, maisons de retraites etc.) qui sont des lieux d'inter-dits au sens littéral (situés entre deux dire, dans une faille de la Doxa). Ce mouvement de reconquête de notre poubelle est vraiment puissant. C'est un mouvement de reconquête du Réel, qui passe par un changement de conception de la fiction.

Télévision et affection

Quand nous regardions n'importe quel jeu à l'apparence anodine (par exemple " questions pour un champion ") dans la majorité des cas, nous jouions peu, mais nous " mations " : la mine du joueur défait obligé de faire la bise, la bêtise supposée de l'animateur, etc. Que faisions-nous ? Nous regardions des gens en train d'être filmés, avec une vraie préférence pour le direct, et les " vrais gens ". Cet effet qu'avait de la peine à rendre la fiction télévisuelle habituelle (sauf plusieurs séries américaines du type de "Friends" "Urgences" ou "Ally Mac Beal" enfermant des personnages dans un espace clos et accoutumant progressivement le spectateur à leur présence réelle), n'importe quel filmage peu scénarisé de plusieurs personnes pouvait le rendre: l'effet de réalité. Le seul problème, c'était créer l'accoutumance, en ouvrant les vannes affectives du téléspectateur pour ces personnes. Il fallait donc qu'ils deviennent les personnages d'un " jeu ", et qu'ils reviennent de façon récurrente. Ainsi, des émissions comme " Loft Story " ont brillamment résolu une quadrature du cercle. Même les séries américaines aux scénarios les mieux adaptés dans cette voie n'arrivent pas à créer aussi vite autant d'affection pour ceux qui sont évidemment des personnages, mais à leur (pseudo) insu.

Internet et amour

Un autre événement qui a fait grand bruit, c'est l'histoire de Kaycee. " Elle avait 19 ans, elle était la star de l'équipe de basket de son lycée, dans le Kansas. C'était une fille délicieuse qui avait des tas d'amis sur le réseau avec lesquels elle partageait beaucoup, grâce à son site web personnel. Tous savaient que Kaycee était atteinte de leucémie et luttait courageusement contre la maladie. Elle est morte le 14 mai, laissant des centaines d'internautes totalement désemparés. Pendant deux ans, ils ont vécu avec elle l'espoir des rémissions et l'angoisse des rechutes. Puis ils ont découvert le pot aux roses: Kaycee n'a jamais existé. Sauf dans l'imagination d'une femme de 40 ans, Debbie Swenson, mère de deux adolescentes en parfaite santé " . L'étonnant, c'est le sentiment d'amour qui s'est révélé, et qui a persisté, même après l'invalidation de l'existence de cette Kaycee. Ceux qui s'en sont offusqués ont peut-être pensé trop vite. Ils auraient pu se réjouir : même le rien est quelque chose. La capacité d'amour s'accroche à n'importe quoi, qu'on peut dénoncer, mais pas à rien. Cette anecdote a permis à beaucoup de frissonner avec la poésie du Néant, alors qu'ils auraient pu avoir une extrême tendresse pour cet animal humain qui certes peut se leurrer, mais pas sans l'existence d'un leurre. Un leurre en somme, c'est réel. Pour se main-tenir tranquille, il faut abandonner l'idée que " rien " est un signifiant. Rien ne signifie rien, le second rien étant le véritable " nul ". En cela, il n'est pas digne de cet intérêt qu'on lui porte depuis l'invention du zéro. Certes, sa tautologie fascine au point qu'on a reconnu en lui Dieu lui-même. Mais le véritable " nul " n'est pas ce Néant fascinant, c'est notre fascination elle-même qui est inutile, endeuillante à terme. Cessez de croire, ont dit tous les prophètes, cessez de croire en Dieu comme une idole, soyez plutôt persuadés par le Réel, sa présence comme la vôtre, passent par un changement de votre mode d'intelligence (meta-noia). " Entende, celui qui a des oreilles ", peut-on encore " entendre " dans des évangiles pas encore totalement reconstruits par des " concepteurs " différents (idole et idée ont une vertu commune, on le sait bien, la vertu du " leurre "). La Bible juive, par exemple est très peu conceptuelle, elle est surtout un plaidoyer permanent pour la réalité, et une critique farouche de l'Imaginaire humain qui se targue encore d'être le Prince du " cosmos ".

Actualité et Virtualité

La réalité quitte progressivement sa définition " de la chose en soi ", et rejoint la conception classique et dynamique, que l'on trouve encore en anglais. Dans cette langue, réalité peut se dire " actuality " et " to act " signifie à la fois agir et jouer (un rôle). Peut-on mieux illustrer le " nerf " de ce dossier ? Évidemment, la " chose en soi " s'oppose encore au virtuel, mais seulement dans nos esprits façonnés (origine sémantique du mot feindre qui a donné fiction) à une lecture du monde axée sur les aventures de l'Être et du Néant. Le virtuel, peut aussi quitter le champ du " faux ", au profit de son sens classique de " potentiel ". Le virtuel devient donc un élément de cette " actualité ". Pour d'autres espèces que la nôtre, l'actualité/réalité informe la masse, la meute, le nid, la ruche, et chacun joue (to act) le jeu (la vie). Ne reprenons-nous pas pieds, ces temps-ci, en admettant peu à peu que l'Homme (occidental) n'est plus ce qu'il était ? qu'il se décentre ? Cette nouvelle réalité , pourquoi n'en serions-nous pas les " acteurs ", plutôt que les victimes ou les apparences ? Pourquoi n'accepterions-nous d'être les " acteurs " d'une fiction, au sens premier de " création ? " Et à l'instar des particules de la physique quantique, pourquoi ne serions- nous pas à la fois " libres " et " compris " ?

Les articles

Ce dossier propose divers modes d'approches (narratologie, histoire, philosophie, sociologie, théologie) et divers sites (Inde, Japon, insertion de femmes turques, etc.) pour ne pas être enfermés dans une simple lecture occidentale du Réel. Le premier cadrera la problématique à partir de la théologie, en proposant une heureuse sortie par la fiction de la méchante question du sujet. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky transportera son lecteur en Inde, pour qu'il sente une prodigieuse soif de communion cinématographique (pourquoi dans la fiction j'y suis, et souvent dans la " réalité " j'y suis moins ?) Le lecteur, (cet être fictif puisque vous n'êtes pas contenu dans une phrase) prendra du plaisir aux frottements des termes de ce dossier à travers la mise en scène des haïku (article d'Aurélien Valette). Il s'interrogera sur ses propres croyances historiques à travers l'étude fouillée de certains mythes de l'enseignement de l'Histoire au Japon (par François Roussel). Grâce à l'article de Anne-Sophie Haeringer, il examinera à travers un exemple précis comment le conte " réalise " la mutation identitaire pour une nouvelle insertion (en l'occurrence des femmes immigrées). Enfin, il discutera avec Alain Touraine et Maria Lafitte sur le sujet, et en l'occurrence le sujet Touraine.

R. P. NOTES