Cahier En Mouvement

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" Le riche devant son coffre-fort "

" le prêtre à l'autel "

 

Il y a de quoi être révolté par l'envahissement de l'argent dans les media : la place consacrée à la bourse, aux marchés, aux finances, est de plus en plus importante ; on nous abreuve ainsi de Nasdaq, Dow Jones, Cac 40, Indice Nikkei... Le Monde comporte même désormais un supplément hebdomadaire intitulé L'argent ! Des journaux dits "de gauche" font des publicités pour des restaurants, l'achat de maisons, d'appartements, d'objets divers, pour des voyages et vacances à des prix inabordables. On a pu dire qu'au 1er siècle, on attendait le Royaume et que c'était l'Eglise qui était venue. On peut affirmer aujourd'hui qu'on attend la charité et que c'est le business et la bourse qui sont là.

Certes, diaboliser l'argent est une autre manière de le sacraliser. Nous le savons bien. Il n'est pas un tabou, il n'est rien en soi et tout dépend de l'usage qu'on en fait. Mais, justement, son étalement impudique aux yeux des petits, des démunis, des pauvres, des damnés de la terre, est une forme de violence et d'insulte permanente. Qui est concerné, véritablement, par ce genre d'informations ? Ne nous rend-on pas là plus dépendants de ce que nous n'avons pas, que de ce que nous avons ? C'est un comble.

On nous parle de pauvreté à éradiquer, mais, simultanément, on la traite comme si elle allait de soi et correspondait à une fatalité. La pauvreté augmente en France, mais la proclamation des bons résultats de l'économie nous berce d'illusions et nous cache la vérité. La fracture sociale s'agrandit entre nous et entre les continents. Il y a de quoi être horrifié de voir, par exemple, le combat contre le sida se heurter à la dictature financière des laboratoires accaparés davantage par le profit, que par le souci des pays pauvres et de leurs malades.

Freud disait que nous n'avons pas des complexes, que ce sont eux qui nous ont. On peut dire de même que, le plus souvent, nous n'avons pas de l'argent, c'est lui qui nous possède. Je comprends que Nicolas Berdiaeff ait pu écrire que si l'argent pour soi est une préoccupation parfois bassement matérielle, l'argent pour les autres, lui, peut correspondre à un souci hautement spirituel. Annonçant une libération à vouloir et une communion à construire, Wilfred Monod disait en chaire, dans une étonnante image : "En ce temps-là, quand la société cherchera, premièrement, le Royaume et la justice de Dieu, le Saint-Esprit ne commandera plus aux apôtres de maudire l'argent (ou ce qui le remplacera), car il sera devenu l'outil béni de la miséricorde et de la droiture, le véhicule de la vérité sociale, un moyen de grâce, un sacrement. En ce temps-là, le riche devant son coffre - fort sera comme le prêtre à l'autel ; il sera l'instrument de la pensée divine à l'égard du monde." (LEvangile du Royaume, Paris

Fischbacher, 1900, p.270-271)

Laurent Gagnebin

Rubrique : PAROLE DONNEE

LE PARVIS DES ARTS

L'expérience unique d'une présence protestante au coeur même de la culture... Lorsque vous arrivez à Marseille par l'autoroute A7, vous ne pouvez manquer,sur votre droite, à la sortie Gare St-Charles, l'ancien Foyer Fraternel transformé en lieu de foisonnement artistique. Si vous allez un peu plus loin et poussez la porte du lieu, vous y trouverez une équipe fort accueillante, parfois débordée par des préparatifs de dernière minute, qui vous guidera dans les différentes activités du lieu.

Un espace pluridisciplinaire où les arts se côtoient : Voilà plus de 10 ans que le Parvis des Arts travaille afin de créer des liens, de tisser des passerelles entre les différentes disciplines artistiques. Le "Parvis" tire son nom de "lieu de passage et de rencontre". Rencontres entre les artistes, rencontres avec le public, rencontre entre les disciplines artistiques : théâtre, chant lyrique, Gospel, Dessin-peinture, Sculpture, Mime, font l'objet d'ateliers de formation, de stages de perfectionnement ou encore de représentations, dans les 600m2 de locaux.A l'instar d'Antoine Vitez, le Parvis des Arts croit à la " culture élitaire (et non pas élitiste) pour tous ". Les activités de formation et les spectacles de qualité sont pour le tout public. La formation, collective et personnalisée a le souci de l'évolution de l'élève et se fait généralement sur plusieurs années. Elle est accompagnée de temps de rencontre et de réflexion.

Un lieu de création et de programmation, au service des artistes et du public : Pendant sa saison, le Parvis des Arts propose une programmation théâtrale et musicale qui donne accès à un répertoire large et exigeant. Le Parvis des Arts s'est aussi créé une véritable pépinière d'artistes à qui l'on fait souvent appel pour des actions originales. En particulier, deux troupes de théâtre sont en résidence sur les lieux. Sketch Up & Cie, ainsi que la Compagnie du Funambule. A elles seules, elles réalisent 4 à 5 créations par an.

 

 

Olivier Arnéra, directeur artistique de Sketch Up Compagnie, est le fondateur des lieux, aujourd'hui, il en est sa principale cheville ouvrière.

Olivier Arnéra, qu'est-ce qui différencie le Parvis des Arts d'un autre théâtre marseillais ?

Olivier Arnéra - Avant tout, c'est d'abord qu'il n'est pas qu'un théâtre. Le Parvis des Arts contient et anime un théâtre, mais aussi beaucoup d'autres lieux de culture. Comme son nom l'indique, le Parvis des Arts est un carrefour, passage où se côtoient, se croisent, se rencontrent et, espérons-le, dialoguent les différents arts. Rappelons qu'en nos murs se travaillent, se font voir, entendre et s'exposent des expressions aussi variées que le chant lyrique, ou encore le chant Gospel, la musique classique, jazz ou contemporaine, la sculpture, le dessin, le mime, le théâtre de styles très différents. Loin d'être un melting pot désordonné de disciplines, le Parvis veut profiter de ces croisements pour que les cultures et les arts se conjuguent au mieux aux aspirations humaines. Une autre spécificité du Parvis des Arts est dans la volonté affichée de ne pas séparer arbitrairement la culture de la vie sociale et du quotidien des gens riches et pauvres. pour cette raison même nous déployons notre activité culturelle et artistique dans un quartier considéré comme défavorisé en proposant par les arts de faire ¦uvre de socialisation et d'humanisation. En cela même, nous répondons à l'identité chrétienne et plus précisément protestante qui inspire et soutient notre action. La parole évangélique, à la différence d'une paroisse, n'est jamais prêchée, revendiquée, voire imposée, elle n'en reste pas moins l'inspiration première de notre présence au monde. Depuis toujours, nous incluons la théologie chrétienne comme un point de vue pertinent à proposer dans un débat contradictoire. Récemment, des initiatives comme le Pastis de Théo ou autres lieux de libre parole nous permettent de faire dialoguer foi et non foi, croyances et incroyances au profit de la vie commune. En ce sens, nous nous situons bien dans la vision éclatée de notre société post-moderne.

Dans le contexte culturel actuel, l'image chrétienne que vous transmettez n'est-elle pas désuète, voire même parfois dénigrée ?

O.A. - Nous n'essayons pas de proposer une "image" chrétienne, ce serait déraisonnable. On sait bien, et notre société se charge tous les jours de nous le rappeler, que les images passent et se déchirent aussi vite qu'elles naissent. Je suis d'ailleurs souvent surpris de voir combien les églises et oeuvres chrétiennes privilégient la communication de l'image, au profit dirais-je, de celle de la parole, ou encore, de l'icône. Qu'est-ce à dire ? Si nous voulons "relooker" la pensée chrétienne, nous pouvons toujours nous y amuser et cela restera le plus souvent risible. On pourra essayer de mettre des robes colorées aux prêtres ou de faire de coiffures branchées aux pasteurs, le résultat sera souvent à la hauteur de la parodie que nous trouvons dans le film "la vie est un long fleuve tranquille". Au-delà de l'image, là où la société attend les chrétiens, c'est plutôt du côté de la parole, donc du sens, du fond. Je ne veux pas sous-estimer la forme, mais je ne pense pas qu'elle soit la formule magique de la crise de l'église aujourd'hui. Les artistes sont des vecteurs privilégiés de la parole. Quand je dis parole, je ne pense pas uniquement à la parole écrite, comme tant de protestants le pensent, mais plus précisément, dans un sens hébraïque, à la multiplicité de sens. La parole (Dabbar, en hébreu) signifie mot articulé mais aussi action, geste, mouvement. Des artistes nourris et visités par la parole pourront exprimer des points de vue différents et précieux pour la réflexion contemporaine.

Si la parole est annoncée, dois-je en conclure que la forme n'importe guère? Évidemment non ! Il faut sortir de ce dualisme imbécile. Le fond ne saurait se séparer de la forme. Et c'est justement sur cette affirmation que les artistes peuvent être des témoins privilégiés. Je ne dirai jamais assez à quel point il est important que les pasteurs et responsables d'églises induisent un sens du beau, de l'esthétique et de la valeur du travail pour que nous puissions nous éloigner de ces terribles caricatures artistiques si souvent mises dans nos églises et que Henry Ghion surnommait les "bondieuseries". Il suffit d'ouvrir l'évangile et d'être attentif à la communication "artistique" du Christ pour trouver un commencement de réponse à cette question. Car la parole n'est pas restée prisonnière du livre, elle s'est faite chair, elle a habité parmi nous, choisi de nous parlé. Ne nous parle-t-elle pas en paraboles... Vous avez donc une place bien spécifique dans l'environnement culturel local, voire national ?

O.A. Oui, nous le "sentons" mais ce sentiment est confirmé par la place que nous donnent la presse ou les différents institutions politiques et culturelles. Récemment, le magazine l'Hebdo présentait notre Pastis de Théo au milieu d'un dossier comme "le plus fervent", parce qu'incluant des préoccupations théologiques. Quand nous programmons des créations qui sont à la fois contestations et contemplations, quand la réalité de la souffrance est transfigurée par une lecture spirituelle du monde, nous nous savons à notre place. Le dernier exemple en date dans notre théâtre est la création du spectacle "Une vie bouleversée", d'après le roman d'Etty Hillesum. Ou bien quand la ville de Marseille nous commande pour l'anniversaire de ses 26 siècles de construire une vaste fable de l'interreligieux, elle se tourne vers notre troupe, et nous sommes encore confirmés dans la place qui est la nôtre, à la rencontre entre l'artistique et le spirituel.

 

Justement, parlons de votre rapport à l'écriture avec la compagnie Sketch Up: pouvez-vous rire de tout ? Votre question nous ramène à la première préoccupation concernant le fond et la forme. Je constate avec regret que, souvent, la dérision contemporaine devient une sordide jouissance au mépris des plus faibles de notre société. Il me semble que l'humour trouve une vraie dimension spirituelle quand il sait s'allier avec le respect de l'humain. Actuellement, nous travaillons sur l'écriture d'un spectacle qui développera avec humour les enjeux psychanalytiques de la définition de la structure humaine. Pour ce faire, nous restons vigilants à ce que l'humour, loin d'être au service du ricanement et de la dérision cruelle, soit plutôt "emporté" par la Joie de l'évangile.

 

Fiche technique du Parvis des Arts
8, rue du Pasteur Heuzé, 13003 Marseille.
Tél :04 91 64 06 37, Fax : 04 91 64 06 37
parvis-des-arts@wanadoo.fr
 

Vocation initiale du lieu : ancien "foyer fraternel".

Ouverture : en 1996 pour lieu d'accueil de la compagnie Sketch Up et du tout public.

Modalités d'occupation : L'association du Parvis des Arts est propriétaire.

Espaces : Une salle de théâtre "à l'italienne" et une salle de sculpture avec de grandes voûtes et modulable (100m2).

Jauge : 90 personnes dans la salle de théâtre.

Nombre de représentations : 80 soirées pour la saison 2000-2001.

Public : le tout Marseille, en particulier les habitants du secteur Euroméditerranée.

Mise en conformité pour accueil du public : Oui pour la salle de théâtre,

2ème tranche des travaux pour la salle de sculpture.

Travaux à réaliser : Deuxième et dernière tranche des travaux en été 2002.

L'équipe : Olivier Arnéra (direction artistique), Astrig Kasparian (gestion et administration), Virginie Cardot (administration, programmation enfants), Fabien Massard (régie), Sophie Neuhauser (Sketch Up Compagnie), une équipe de 7 formateurs.

Budget général : 1,7 MF.

Subventions de fonctionnement : 50 000F de la PEF, dons soutiens, CNASEA.

Financements ponctuels : Conseil Général, Ville de Marseille : 20 000F, DSU : 50 000F.

Autres recettes : billetterie, stages, cotisations membres.

Quels sont les besoins du Parvis des Arts ?

Le Parvis des Arts se construit avec le soutien et l'aide de nombreux amis donateurs et nous leur en sommes reconnaissants. Contrairement à la majorité des lieux similaires au notre en France, nous ne recevons encore aucune subvention de fonctionnement. Les recherches financières sont notre lot quotidien : nous devons monter, construire chaque projet l'un après l'autre, avec, en supplément, la nécessité d'assurer le financement du lieu au quotidien.

A ce jour, nous avons deux grands défis à relever. Le premier, celui de la fin des travaux de rénovation de notre lieu, d'un montant global de 1,5 MF.Nous devons encore rassembler 170 000 F pour commencer la dernière tranche des travaux.

Notre deuxième défi est celui de la couverture des frais fixes liés au fonctionnement du lieu. Pour cela, il nous faut encore trouver 120 000F d'ici la fin de l'année.Vous pouvez nous aider :

  • en apportant votre participation en tant que conseillers ou bénévoles.
  • en faisant un don à l'ordre du Parvis des Arts

et devenant ainsi :

membre du Parvis des Arts (cotisation de 150F),

membre bienfaiteur (à partir

 

Le "Décrocheur"

Geneviève a 74 ans. Veuve depuis dix ans. Elle n'a pas voulu quitter la maison, en fait bien trop grande pour elle, dans cette banlieue parisienne. "Bien de sa personne", elle vit une vie bien (trop?) réglée. Elle fait ses courses, arrose ses fleurs dans le jardin, promène son chien et, une fois par mois, elle va chez le coiffeur pour "faire ses racines".Justement, c'est chez le coiffeur que tout a commencé. La coiffeuse :" Dites, vous connaissez madame Roussin? - " Celle qui habite près de la gare? - " oui, figurez-vous que ça ne va pas trop bien chez eux. C'est le fils." - " ah ? " Geneviève n'aime pas trop ces confidences au salon, mais la coiffeuse enchaîne:" Oui, vous savez, Thibeaud, celui qui a passé son bac l'année dernière. Il s'est inscrit à la fac, mais il paraît qu'il n'y met jamais les pieds. Madame Roussin était toute en pleurs l'autre jour. Elle m'a dit comme ça : " Je ne supporte plus mon fils. Il dort jusqu'à midi, il veut pas manger avec nous autres, et tout ce qu'il fait le reste de la journée, c'est écouter sa musique très fort, ou alors sortir avec des copains pour rentrer je ne sais même pas à quelle heure! "- " ah?" dit de nouveau Geneviève, " il ne serait pas temps qu'il quitte un peu ses parents? Dans le quartier, on peut quand même trouver des studios pas trop cher." - "Pensez-vous!, s'exclame la coiffeuse, ils ne demandent pas mieux, mais le problème, c'est qu'ils ne roulent pas sur l'or. Il n'est qu'ouvrier spécialisé monsieur Roussin. Ah, si ce n'est pas malheureux. Vous auriez vu comme ils étaient fiers quand leur fiston a eu son bac " Quelques jours après, Geneviève était de retour chez le coiffeur. Elle attire sa coiffeuse un peu à part et lui dit:" J'ai réfléchi à cette histoire de madame Roussin. Elle me fait mal au coeur. Alors, j'ai pensé...voyez-vous, il y a bien la grande pièce au-dessus du garage dans ma maison, celle où mon mari bricolait. Il y a de l'eau chaude et froide, évidemment, les W.C. sont dans le jardin. Si vous pensez que cela pourrait faire l'affaire du jeune homme...Je ne demanderai qu'un loyer symbolique..." Une semaine après, Thibeau arrivait chez Geneviève. Elle fut surprise par l'importance du déménagement: chaîne stéréo, T.V, meubles, trois valises. Est-ce que quelque part dans sa tête elle s'était attendue à voir un jeune pauvre, un baluchon à la main et des sabots aux pieds ? Il était habillé aussi comme à la télé. Un grand, beau jeune homme, tout sourire et affable comme un homme du monde. Geneviève lui servit du café de bienvenue. Un mois s'est passé. Geneviève ne voyait pas beaucoup son locataire. Il avait des horaires si différents des siens. Il n'y avait pas le moindre signe de vie jusqu'au milieu de la journée. L'après-midi par contre sa paisible maison vibrait sous les sons de sa stéréo. Et il lui semblait bien qu'il recevait des gens la nuit. Mais "bah", ce n'était pas son affaire. Thibeau n'est pas son fils tout de même. Cependant, elle ne put s'empêcher de temps en temps, en le rencontrant, de lui demander s'il avait des projets, s'il continuait ses études, etc., Des projets, il en avait. Il était en contact avec la télé, disait-il, pour être animateur.Geneviève le crut. Enfin, à moitié... Quelques mois passaient. Un jour, il vint annoncer qu'il partait pour le service militaire. Là, il aurait son permis de conduire et il prendrait des cours de russe ( !). Mais, il aimerait bien garder le studio les quelques neuf mois que cela allait durer. Geneviève acquiesça. Quinze jours après, Thibeau revint. Pâle comme un linge et amaigri. Il était renvoyé. Il ne supportait pas ces cons, disait-il. Pendant une semaine, il dormait. Geneviève allait demander à sa coiffeuse si elle savait ce qui s'était passé. Elle savait. Madame Roussin lui avait dit que Thibeau avait eu "une dépression nerveuse" pendant son service. - " Mais, on n'a rien fait là-bas pour le soigner, pour l'aider?", s'exclama Geneviève. - " Oh, vous savez, "ils" ont autre chose à faire que de dorloter les fainéants et les petites âmes sensibles..." dit la coiffeuse d'un air pincé. L'ennui c'était que Thibeau n'avait pas de ressources. Trop jeune pour toucher le R.M.I., c'était ses parents qui lui payait le loyer et l'argent de poche. Combien ? Certainement pas beaucoup. Comment se faisait-il alors que Thibeau avait constamment des nouveaux vêtements de marque et qu'un ordinateur venait de faire son entrée dans le studio ? Geneviève ne voulait pas demander, ne voulait pas se mêler. En fait, elle commençait à avoir un peu peur. Confusément. Une nuit, elle fut réveillée par un vacarme venant du studio. Elle se leva et s'approcha. Par une fenêtre, elle pouvait entr'apercevoir un coin du studio. Il y'avait plein de monde. Peut-être vingt personnes qui hurlaient, chantaient, ou dansaient comme des fous au son de la stéréo et de la fenêtre sortaient une fumée qui avait une drôle d'odeur qui arrivait jusqu'aux narines de Geneviève . Elle ne connaissait pas cette odeur douceâtre, mais comme elle n'était ni bête, ni moins bien informée que la plupart des français, elle allait le lendemain voir Thibeau. Elle lui disait qu'il était hors de question de loger chez elle une personne qui était mêle à des affaires de drogue." Mais vous rêvez, madame! Je ne touche jamais à ces choses-là! Vous pouvez être tout à fait tranquille! Voyons! je vous ferais pas ça à vous qui êtes si gentille avec moi? " fut toute la réponse. Geneviève ne demandait pas mieux que de le croire et se disait pour la énième fois que ce n'était pas son fils L'argument ne tenait pas cette fois-çi. Geneviève était inquiète et pour elle et pour Thibeau. L'affaire la dépassait. Elle alla chez son médecin généraliste, un jeune homme, qui avait l'air dans le vent, etlui racontait tout. Le médecin lui dit que probablement ce qu'elle avait senti était du haschisch, illégal, certes, mais pas mortel, qu'elle devait alerter les parents de Thibeau, qu'elle était devant un problème social malheureusement assez banal et, enfin, qu'elle ne devait en aucun cas essayer de jouer au Samu. Le mieux ce qu'elle demandât au jeune de partir. Si elle demandait au Service Social de venir, elle risquait d'avoir des problèmes au niveau du logement. Elle eut le père de Thibeau au téléphone à la fin de l'après-midi. Il hurlait presque : "Je ne veut rien savoir de mon fils. Ce n'est plus mon fils. Faites ce que voulez, je m'en fiche ! " Le médecin lui téléphonait un peu plus tard. Il avait trouvé un travail pour Thibeau. S'il pouvait lui parler... Depuis quelques jours la vie avait changé dans la maison. Geneviève entendait le scooter de Thibeau partir vers 7 heures le matin pour revenir vers quatre-cinc heures. "Alors, du travail, Thibeau?", demanda-t-elle en le croisant dans la rue. "Et comment donc ! Je suis vendeur dans le magasin à grande surface. Rayon électronique. Un C.D.I. Je passerai bientôt chef de rayon. Mais quel boulot! Je suis harassé !" Une semaine après, il n'y avait plus de bruit de départ le matin. Il n'y avait plus de bruit du tout. Un après-midi, Geneviève allait frapper à la porte du jeune homme: " Ca va? " Thibeau ouvrait à moitié sa porte. Il était en tee-shirt et culotte. Affreusement pâle et affreusement maigre. Le studio était dans un indescriptible désordre." Je suis malade ", grommela-t et referma la porte. Un mois passa. L'ancien rythme de Thibeau avait repris : rien le matin, de la musique l'après-midi et beaucoup de bruit la nuit. Geneviève ne se portait pas bien. Elle reçut une lettre quelque temps après. C'était sa soeur qui habitait en Provence dans une villa avec son mari. Elle lui demandait si elle n'avait pas envie de venir habiter chez eux. "Le climat est tellement meilleur ici et nous serons tellement heureux le Roger et moi si tu venais. Tu n'a qu'à venir 'à l'essai' pendant trois mois, après tu décideras si tu veux vendre ta maison. Geneviève accepta. Elle informa Thibeau qu'il devait partir. Celui-ci refusa aussi net, et lui expliquait en long et en large l'avantage qu'elle aurait à le garder pour garder la maison. Il avait l'air affolé. Mais Geneviève tint bon et lui envoya même une lettre de recommandation ce qui le mettait hors de lui. Mais il partit. Elle aussi. Trois mois après, elle revint de la Provence.Un peu par nostalgie, un peu par nécessité elle allait chez le coiffeur. Un moment, elle demandait à sa coiffeuse habituelle : " Au fait, vous avez des nouvelles de Thibeau, vous savez, le fils de madame Roussin ?" "Ah, vous n'êtes pas au courant ? Il est à l'hôpital."-" comment ça?-" eh bien, après votre départ, il parait qu'il a fait plein de bêtises. Il a fait des crises, disait sa mère. Il est à l'hôpital psychiatrique, section fermée. Placé volontaire, ou comme on disait dans le temps "placé d'office." Je me demande bien qui l'a mis là...."

Dorte

  • CALENDRIER

    Trois rassemblements au cœur d'un protestantisme enraciné dans la société.

    LA PASSION DE L'AUTRE. CAP 2001, les 9 et 10 juin à Strasbourg.

    La 7ème rencontre avec les protestants de l'Ouest aura lieu, les 9 et 10 juin à Strasbourg. Plus de 8000 personnes sont attendues sous l'emblème de " la passion de l'autre ".

    Ce thème sera décliné dans ses dimensions internationales, interconfessionelles, intereligieuses et interpersonnelles à travers des conférences, des expositions des animations artistiques et des lectures publiques.

    Ce rassemblement est organisé par les Eglises protestantes et évangéliques de l'Est de la France. Renseignements auprès du Pasteur Kempf, 67 rue du village, 68140 Soultzeran. www.protestants.org/cap <http://www.protestants.org/cap>

     

    DIEU TIENT PAROLE. Rassemblement Protestant de l'Ouest.

    La Rochelle le 4 juin.

    Conteurs, café théologiques, chorales, gospel, animations bibliques, expositions : le protestantisme s'affiche à la Rochelle sur le double thème Dieu tient Parole et Notre diversité est notre Richesse.

    Plusieurs milliers de personnes sont attendues à la Rochelle le lundi 4 juin pour former ce rassemblement organisé par les Eglises réformées, évangéliques et baptistes de la région Ouest.

    Renseignement : 2, rue du Brave rondeau, 17000 La Rochelle.

     

    PAROLES EN ACTION. Le 10 juin à Valabre (près d'Aix en Provence).

    Table-rondes, conférences, ateliers, expositions, pour faire entendre des convictions engageantes et engagées.

    Ce rassemblement est organisé par l'Eglise réformée de France, région Provence Côte d'Azur Corse.

    Renseignement : 04 91 17 06 40.

     

RÉSONANCES

99 F, de FRÉDÉRIC BEIGBEDER

Je regardai, il y a quelques semaines de cela, une émission de télévision consacrée à l'argent. Le romancier Frédéric Beigbeder était sur le plateau. Il fut alors le seul à prononcer des paroles d'ordre éthique d'une implacable perspicacité et d'une grande sévérité. Il éleva le débat en disant ce qu'un pasteur ou un prêtre auraient tout aussi bien pu dire ; mais eux, s'exprimant exactement de la même manière que lui, auraient-ils été écoutés ? De toute façon, ils n'étaient pas invités... Il est bon qu'un écrivain ait pu , de manière claire et nette, faire entendre de tels propos, sans être immédiatement suspecté de moralisme réactionnaire. Ces mots de F. Beigbeder me décidèrent à lire son livre : 99 F (Paris : Grasset, 2000, 282 p., 99 FF).

Ce roman comporte, de manière très originale, 6 parties, adoptant chacune un pronom personnel différent dans le fil de la narration : le premier chapitre est en "je", le second en "tu", et ainsi de suite. Le héros, rédacteur publicitaire, évolue dans l'univers à la fois très réel et merveilleux (?) de la pub. En fait, ce récit est un pamphlet féroce, non dénué de drôleries, sur le monde moderne de la communication ; F. Beigbeder parle lui-même d'une société "où l'on dépense des milliards de francs pour donner envie à des gens qui n'en ont pas les moyens d'acheter des choses dont ils n'ont pas besoin".

L'écriture est vive, nerveuse, avec de nombreuses formules et assonances qui donnent un rythme et une musique à ce texte. Le tout est minutieusement construit. Chaque séquence est comme ciselée pour découper les chapitres en petites unités très travaillées. Quelques grossièretés donnent un reflet du monde où évolue le héros.

Au fil de la lecture, on découvre des réflexions souvent désenchantées et douloureuses, cruelles même. Elles donnent une profondeur à un texte dominé par le côté artificiel, superficiel d'une société vouée au paraître, au fric, à des réussites financières sombrant dans le désespoir, la drogue, le meurtre, le suicide. La mort rôde là à toutes les pages ; le monde ainsi décrit est celui de morts-vivants. Cette vision m'a fait plusieurs fois pensé à Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires. Une surprise de taille : les références bibliques sont nombreuses, très souvent faites avec humour et à recevoir au second degré. Y a-t-il quelque chose de protestant chez F. Beigbeder et dans cette peinture en forme de leçon d'anatomie où le scalpel met à nu un monde en décomposition et où l'artiste ne cache pas la vérité ?

Quelques citations ouvrent le livre, dont l'une d'Aldous Huxley (Le meilleur des mondes) où l'auteur évoquait, déjà, des êtres humains (?) dressés à aimer leur servitude et où règne le dogme de l'efficacité, dont le refus est considéré comme le "péché contre le Saint-Esprit". Une autre citation, de Charles Bukowski, est bien significative, en tête de ce roman : "Le capitalisme a survécu au communisme. Il ne lui reste plus qu'à se dévorer lui-même." Frédéric Beigbeder donne ici une illustration remarquable de cette autodestruction. Son essai, malgré les apparences, a quelque chose de fortement moral ; sa critique a, incontestablement, une dimension sociale et politique.

Roland Schweizer

" deux encadrés à mettre dans cet article, si possible" :

"Depuis que la planète existe, 80 milliards d'êtres humains y ont séjourné. Gardez cette image à l'esprit. Nous marchons sur 80 milliards de morts. Avez-vous visualisé que tous ces sursitaires forment un gigantesque charnier futur, un paquet de corps puants à venir ? La vie est un génocide." (p. 128)

"Après tout ce que les hommes ont fait pour lui, Dieu aurait tout de même pu se donner la peine d'exister, vous ne croyez pas ?" (p. 130)

{auteur}